Baillardran, la chute d’une institution bordelaise

Baillardran, la chute d’une institution bordelaise


Quarante ans après sa fondation, l’empire du canelé bordelais vacille. Le 22 avril 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé la société holding du groupe en redressement judiciaire, menaçant une centaine d’emplois et une vingtaine de boutiques.

Une boutique Baillardran à Bordeaux – Crédit photo : © Baillardran/Facebook

Décision attendue

Le mercredi 22 avril, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé en redressement judiciaire la holding Will Distribution, propriétaire des magasins de canelés Baillardran. La demande avait été émise par Philippe Baillardran lui-même, après l’échec d’une opération de rachat par un homme d’affaires parisien, lui-même poursuivi par un collectif de victimes d’impayés.

Une autre structure du groupe, PR8 Développement, dirigée par son fils Cyril Baillardran, a été placée en liquidation judiciaire. Cette société était notamment propriétaire des enseignes de Saint-Jean-de-Luz et de celle installée aux Hangars, dans le quartier Bacalan. Au total, près de 95 salariés sont directement impactés par cette situation incertaine.

Une chute financière progressive

L’institution, qui produit ces pâtisseries emblématiques depuis 1988, s’est déclarée en cessation de paiement avant de demander la protection du tribunal de commerce. « Quand vous avez une entreprise depuis presque 40 ans, que les enfants ont travaillé dedans, forcément, en arriver là, c’est quand même un peu douloureux », indique Philippe Baillardran à Ici Gironde (30/04/26).

La trajectoire financière est éloquente. Il y a trois ans, l’entreprise était à son apogée avec un chiffre d’affaires avoisinant les 12,37 millions d’euros — l’institution bordelaise avait même été sélectionnée pour être présentée au roi Charles III lors de sa visite à Bordeaux. Mais en 2024, le chiffre d’affaires a chuté à 11,1 millions d’euros, soit une baisse de 10 %. En 2025, les recettes n’atteindraient que 8,5 millions d’euros, engendrant un déficit de 240 000 euros et des impayés de loyers.

Pour expliquer ces difficultés, Philippe Baillardran évoque l’explosion des charges : « On est passés de 120 000 à 500 000 euros d’électricité par an. » (Ici Gironde, 30/04/26).

Le scandale des canelés congelés

Si la conjoncture économique a pesé lourd, c’est un scandale sanitaire et commercial qui a profondément terni l’image de la marque. En janvier 2025, le tribunal correctionnel de Bordeaux a condamné l’enseigne à une amende de 100 000 euros pour pratiques commerciales trompeuses. L’enquête menée par la DDPP (Direction départementale de la protection des populations) avait révélé que certains canelés vendus comme « frais » étaient en réalité congelés puis décongelés.

D’autres irrégularités concernaient les ingrédients : la vanille annoncée n’était pas toujours utilisée, remplacée par des arômes.

Une ancienne salariée avait alors témoigné au micro de Franceinfo (30/04/26) : « Il y a 3-4 congélateurs, et dès qu’on est en manque de canelés, on va les chercher là-bas. Et quand on est en gros rush, si le cœur du canelé est un peu congelé, ce n’est pas grave, on le vend, et ça décongèlera au fur et à mesure de la journée. » Des salariés avaient également dénoncé des problèmes d’hygiène graves, évoquant la présence de nuisibles parmi les ingrédients.

Ces révélations ont pesé sur la fréquentation des boutiques. Des clients témoignent de leur désaffection : « Il y avait des articles parus sur le fait que les produits étaient congelés, alors que la communication indiquait que ce n’était pas le cas » ; « Les prix sont très élevés. Un canelé à 3 euros, c’est cher. » (Franceinfo, 30/04/26).

Un marché pourtant porteur

Si Baillardran vacille, le canelé reste un produit très populaire auprès des habitants et des touristes. Il symbolise en quelque sorte la gourmandise bordelaise et contribue un peu à l’image de la ville en France et même à l’étranger.

Les artisans ne manquent pas : la Toque Cuivrée, la pâtisserie Cassonade, la pâtisserie Pierre Mathieu, l’atelier de Micheline et Paulette… sans même évoquer les nombreux boulangers et pâtissiers qui proposent chaque jour des canelés faits maison.

Face à la concurrence, l’institution bordelaise risque de disparaître à moins qu’un repreneur sérieux ne se manifeste dans les délais impartis. Il ne semble pas que ce soit le cas, après une première démarche infructueuse menée par le boulanger/homme d’affaires parisien Mehdi Herz. Ce dernier est en effet poursuivi par un collectif de professionnels, comme le révèle Axelle Maquin-Roy dans les colonnes de Sud-Ouest (19/05/26), « avec lequel ils se sont trouvés en affaires, ces quatre dernières années, et à l’issue desquelles ils enregistrent des impayés de loyers, de factures, de salaires et d’honoraires. »

Le redressement judiciaire ouvre une période d’observation de six mois pour tenter de trouver une solution économique pérenne. Les boutiques rouges et or sont en sursis.