Phare de Cordouan : traverser les siècles et les tempêtes en toute majesté
Classé au titre des monuments historiques par la liste de 1862 et inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2021, le phare de Cordouan mérite son surnom de « Versailles de la mer » depuis plus de quatre siècles.
Olivier Sorondo
9 juin 2026 – MAJ 9 juin 2026
Temps de lecture : 12 mn
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Un monument de prestige royal
Depuis toujours, un plateau rocheux s’élève de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, même à marée haute, entre océan Atlantique et embouchure de l’estuaire de la Gironde. « L’îlot de Cordouan », tel qu’il est appelé, est occupé dès la fin du XIe siècle par l’abbé Étienne de Saint-Rigauld et le frère prieur Ermenaud qui ont fait vœu de se retirer du monde. Les deux ermites y sonnent une cloche et allument un feu la nuit tombée pour prévenir les marins de la dangerosité de la zone.
Au début de la guerre de Cent Ans (1337-1453), le Prince Noir fait ériger sur le plateau un édifice au sommet duquel on allume un grand foyer, cette fois visible de plus loin par les voiliers. Mais la tour médiévale est progressivement abandonnée et tombe en ruines.
En 1584, le roi Henri III confie la conception d’un nouveau phare à Louis de Foix. L’ingénieur imagine alors un édifice d’une ambition architecturale inouïe, s’inspirant du phare d’Alexandrie. Les travaux débutent en 1584 et s’étalent sur plus de vingt-sept ans, pour s’achever en 1611, sous le règne d’Henri IV. Ironie du sort, Louis de Foix décédera avant d’avoir vu son œuvre achevée.
Le résultat est pourtant stupéfiant : une tour de style Renaissance, presque palatiale, haute d’environ 37 mètres. À sa base, un rez-de-chaussée monumental abrite une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Cordouan, ornée de pilastres et de sculptures, témoignant d’un soin ornemental exceptionnel pour un bâtiment destiné avant tout à guider les marins. Au-dessus, un appartement royal permettait théoriquement d’y accueillir le souverain, même si jamais aucun roi n’y passât la nuit. La lanterne couronnait l’ensemble, brûlant de l’huile de poisson puis de la cire pour projeter sa lumière sur l’estuaire.
Concu comme un château sur l’eau, le « roi des phares » de Cordouan peut être considéré comme une vraie mise en scène du pouvoir.
La surélévation du XVIIIe siècle
Deux siècles après son inauguration, Cordouan nécessite une refonte majeure. Non que l’édifice soit en péril — sa construction robuste a résisté aux assauts de l’Atlantique —, mais sa hauteur se révèle insuffisante. L’accumulation progressive des sables autour du plateau rocheux a progressivement rehaussé le niveau apparent du sol, réduisant la portée optique du feu. Les marins signalent de plus en plus de difficultés à apercevoir la lumière depuis le large.
L’ingénieur Joseph-Étienne Teulère est chargé de remédier à la situation. Entre 1786 et 1789, il conduit des travaux d’une grande audace technique : la partie supérieure de la tour d’origine est démontée, et une nouvelle section est ajoutée pour porter la hauteur totale de l’édifice à 67,5 mètres.
L’intervention de Teulère réussit le tour de force de respecter l’esprit de l’architecture Renaissance de Louis de Foix tout en ajoutant son propre langage néoclassique à la partie sommitale.
L’ingénieur conçoit également le premier feu tournant à réverbères paraboliques, constitué de lampes à huile et manœuvré par une machine construite par Mulotin, horloger à Dieppe.
Le monument ne laisse pas indifférent. Jules Michelet lui consacre quelques lignes admiratives dans son ouvrage La Mer, publié en 1861 : « On ne connaît pas assez ce respectable personnage, ce martyr des mers. Il est, entre tous les phares, je crois, l’aîné de l’Europe. […] Cordouan est un écueil que l’eau ne quitte jamais. L’audace en vérité fut grande de bâtir dans le flot même, que dis-je ? dans le flot violent, dans ce combat éternel d’un tel fleuve et d’une telle mer ».
Un laboratoire historique de la lumière moderne
En juillet 1823, le phare de Cordouan devient le théâtre d’une innovation majeure dans l’histoire de la signalisation maritime : l’installation du premier appareil à lentilles imaginé par Augustin Fresnel. Cette lentille, dite à échelons, marque une rupture décisive avec les systèmes optiques antérieurs, plus lourds, moins efficaces et plus gourmands en lumière.
L’idée de Fresnel est brillante : au lieu d’utiliser une lentille épaisse et massive, il la découpe en une série de sections concentriques, ce qui permet de conserver l’effet optique tout en réduisant considérablement le poids et l’encombrement. Grâce à ce procédé, la lumière produite par la lampe du phare est mieux concentrée et envoyée plus loin vers l’horizon, améliorant ainsi la portée du signal.
Cordouan joue ici un rôle de laboratoire grandeur nature. Le phare, situé à l’embouchure de la Gironde, sert de premier site d’expérimentation pour cette technologie appelée à révolutionner l’éclairage des côtes. L’optique, composée d’un tambour central entouré de plusieurs lentilles, démontre l’efficacité du système et convainc progressivement les autorités maritimes.
Cette invention ne reste pas un cas isolé. Elle se diffuse rapidement dans les phares du monde entier, devenant l’un des symboles les plus durables du génie scientifique du XIXe siècle. La lentille de Fresnel n’a pas seulement amélioré la sécurité des navigateurs : elle a aussi transformé durablement l’architecture lumineuse des phares, en alliant précision, économie et puissance.
Néanmoins, avant son électrification tardive en 1948, faire fonctionner Cordouan était un enfer logistique. Pour monter les tonnes de combustibles (charbon, huile, puis blanc de baleine) jusqu’à la lanterne à 60 mètres de hauteur, les gardiens n’utilisaient pas les escaliers. Chaque étage était percé en son centre exact d’un orifice circulaire d’un mètre de large. Un système de puits, composé de cordes et de poulies traversait ainsi tout le phare verticalement, en plein milieu des pièces d’apparat, pour hisser le matériel.
Viser le patrimoine mondial de l’UNESCO
Si le phare de Cordouan suscite autant d’admiration depuis autant d’années, il mérite une reconnaissance internationale. En 2002, décision est prise de l’inscrire sur la liste indicative des monuments susceptibles d’être classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.
C’est la première étape d’un long travail de candidature. Derrière cette inscription, il y a un dossier minutieux, une stratégie patrimoniale précise et une forte mobilisation locale autour de ce monument emblématique de l’estuaire de la Gironde.
Tout a commencé par la nécessité de démontrer que Cordouan possédait une valeur universelle exceptionnelle, condition essentielle pour espérer figurer sur la prestigieuse liste de l’UNESCO. Les défenseurs du projet ont mis en avant un phare unique au monde, à la fois prouesse d’architecture, chef-d’œuvre maritime et témoin majeur de l’histoire de la signalisation en mer.
La candidature a ensuite exigé un important travail technique. Il a fallu constituer un dossier complet, définir le périmètre du bien, préciser les éléments protégés et présenter un plan de gestion crédible. Le phare n’a pas été envisagé isolément, mais dans son environnement naturel et maritime, avec les bancs de sable, le plateau rocheux et les passes qui en font un site aussi spectaculaire que fragile.
L’aventure a aussi reposé sur une large adhésion du territoire. Collectivités, services de l’État, associations et habitants ont soutenu un projet devenu peu à peu une cause commune. Cette dynamique a compté dans la montée en puissance de la candidature, d’abord au niveau national, puis devant les instances de l’UNESCO.
Le 24 juillet 2021, la reconnaissance est tombée : Cordouan a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial. Pour la France, c’est une distinction majeure ; pour l’estuaire, c’est la consécration du « Versailles de la mer », enfin reconnu à sa juste mesure.
De l’art du bichonnage
Aujourd’hui, le phare de Cordouan contribue à la réputation de l’estuaire de la Gironde et même à celle du littoral aquitain. Chaque année, il attire plus de 25 000 visiteurs, impatients de découvrir les sept étages du monument, parfaitement entretenus.
Le mérite en revient aux quatre gardiens qui se relaient tout au long de l’année. Car le phare de Cordouan est le dernier à être encore habité en France. Employés par le SMIDDEST (Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde), les hommes assurent leur présence « par équipe de deux, en alternant des périodes de quinze jours à terre, quinze jours au phare, suivies d’une semaine à terre, une semaine au phare ».
La relève s’effectue le vendredi selon la marée. Les « arrivants » embarquent sur un bateau des Phares et Balises au départ du Verdon-sur-Mer.
Sur place, la charge de travail se veut importante. Il s’agit d’abord d’assurer la maintenance du site, d’identifier les anomalies, de passer le balai dans les moindres recoins, d’astiquer les cuivres ou encore de cirer les parquets en chêne.
Il leur revient ensuite de veiller au bon fonctionnement de la lanterne. Même si son allumage au crépuscule est automatisé, la plus grande vigilance s’impose quant à l’état des groupes électrogènes.
Enfin, les gardiens accueillent, d’avril à octobre, les milliers de visiteurs attirés par le charme du phare de Cordouan. Cette activité de guide touristique suppose de connaître sur le bout des doigts l’histoire des lieux, ses anecdotes ou l’environnement marin.
Heureusement, chacun dispose de sa propre chambre pour une nuit de repos bien méritée après une journée de travail assidu : « On dort super bien ici, on entend la mer qui roule derrière, on a l’impression d’être dans un sous-marin. Moi, je dors souvent la fenêtre ouverte et le bruit de la houle qui résonne dans toute la cour, c’est magique » confie Thomas à Elsa Provenzano du journal 20 Minutes (01/05/2026).
Les gardiens du phare menacés ?
Si le phare doit faire face à de nombreuses bourrasques, le SMIDDEST est lui aussi confronté à des vents mauvais. Cette année, les Conseils départementaux de la Charente-Maritime et de la Gironde n’ont pas renouvelé leurs subventions, obligeant le Syndicat Mixte à gérer un déficit de 140 000 euros. Certes, l’État a pu octroyer une enveloppe exceptionnelle de 100 000 euros, mais, inévitablement, des craintes apparaissent sur la gestion future du phare de Cordouan.
Plusieurs pistes d’économies sont aujourd’hui étudiées, dont celle de réduire le temps de travail des gardiens en période hivernale. Une option inenvisageable pour Jean-Marie Calbret, le président de l’association des Phares de Cordouan et de Grave : « S’il n’y a plus de gardiens, le phare risque d’être dégradé et vandalisé, et à court ou moyen terme, s’attendre à ce que l’UNESCO remette en cause le classement du phare au patrimoine mondial » explique-t-il sur les ondes d’ICI Gironde (31/03/2026).
De son côté, le préfet de région constate « un déficit annuel chronique de 200 000 à 300 000 euros », comme le relate sa lettre adressée aux ministres de l’Intérieur, de la Transition écologique et de la Culture.
La question devient (ou reste) politique. En 2010, l’État, propriétaire du phare, a octroyé au SMIDDEST une autorisation d’occupation temporaire (AOT) de 15 ans, renouvelée pour un an le 1ᵉʳ janvier 2026. Cette AOT permet au Syndicat Mixte d’assurer la gestion et la promotion du site, mais aussi de salarier les quatre gardiens, pour environ 200 000 euros. Mais la difficulté des finances locales et la fragilité du modèle économique ne permettent plus d’envisager des perspectives sereines.
En janvier 2025, la députée girondine Pascale Got avait alerté la ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche, soulignant les inquiétudes liées à la situation des gardiens et demandant des clarifications sur les objectifs de l’État dans le cadre de la coopération public-public.
Sa démarche a précédé celle de la sénatrice de Gironde Nathalie Delattre, qui s’est fendue d’une missive au préfet de région Etienne Guyot, reprise dans Le Journal du Médoc (02/02/2026) : « Tout en partageant l’objectif d’une gestion rigoureuse des deniers publics, je souhaite que la solution retenue préserve la présence humaine au phare de Cordouan, indispensable à sa sécurité, à sa valeur patrimoniale, à son classement UNESCO et à son rôle structurant dans l’attractivité touristique du territoire. »
Guide pratique
Situé à 7 km en mer sur le plateau de Cordouan, entre la pointe de Grave (commune du Verdon-sur-Mer) et la ville de Saint-Palais-sur-Mer, le phare de Cordouan sécurise la circulation entre les deux passes donnant sur l’estuaire.
Construit en pierre blanche de Saintonge, il s’agit du dixième phare le plus élevé au monde et du troisième en France.
Sa lanterne, automatisée en 2006, porte sur 21 miles marins. Même si son accès n’est pas ouvert au public, s’en rapprocher suppose quelques menus efforts, puisque 301 marches la séparent du rez-de-chaussée.
Le joli monument marin se compose de 6 niveaux :
- Rez-de-chaussée : la visite commence dans le vestibule à la porte monumentale qui prépare à l’ascension. Dès les premiers pas, on sent qu’on entre dans un monument exceptionnel.
- Premier étage: l’appartement du roi, aménagé en 1664 par Colbert. Aucun roi n’y a jamais séjourné.
- Deuxième étage : c’est l’un des grands temps forts de la visite, avec une chapelle étonnante dans un phare. Son décor surprend par son élégance et donne au lieu une vraie dimension patrimoniale.
- Troisième étage: la salle des Girondins ou salle des Bordelais. C’est surtout le premier niveau issu des travaux de surélévation.
- Quatrième étage: la salle des contrepoids.
- Cinquième étage: la « salle des lampes », où se trouve la poulie qui servait à hisser le combustible
- Entre le cinquième et le sixième étage: la chambre de quart, à l’usage des gardiens.
- Sixième étage: la lanterne.
Préparer sa visite :
Visite d’avril à octobre. Les horaires d’ouverture du phare varient chaque jour, au rythme des heures et coefficients de marée.
Réservation auprès des compagnies de croisière :
– Depuis Royan : Croisières La Sirène
– Depuis Le Verdon-sur-Mer : Vedettes La Bohème
Tarifs 2026 :
– Depuis Royan :
Basse saison
Tarif plein
51 € (7 € l’entrée et 44 € la croisière)
Tarif réduit (enfants de 3 à 15 ans inclus et demandeurs d’emploi sur justificatif)
48 € (6 € l’entrée et 42 € la croisière)
Tarif groupe (à partir de 20 personnes)
48 € (6 € l’entrée et 42 € la croisière)
Tarif scolaire
29 € (3 € l’entrée et 26 € la croisière)
Haute saison (1er juillet au 15 septembre)
Tarif plein
63 € (15 € l’entrée et 48 € la croisière)
Tarif réduit
58 € (11 € l’entrée et 47 € la croisière)
– Depuis Le Verdon-sur-Mer :
Basse saison
Tarif plein
47 € (7 € l’entrée et 40 € la croisière)
Tarif réduit
45 € (6 € l’entrée et 39 € la croisière)
Tarif groupe (à partir de 20 personnes)
45 € (6 € l’entrée et 39 € la croisière)
Tarif scolaire
28 € (3 € l’entrée et 25 € la croisière)
Haute saison
Tarif plein
59 € (15 € l’entrée et 44 € la croisière)
Tarif réduit
52 € (11 € l’entrée et 41 € la croisière)


