IGP Agenais : un terroir discret, des vignerons libres
Moins réputé que ses prestigieux voisins bordelais ou bergeracois, le vignoble lot-et-garonnais n’en possède pas moins une véritable identité. Parmi ses productions viticoles, les vins IGP Agenais occupent une place particulière : ils expriment la diversité d’un territoire situé entre influences océaniques et accents méridionaux, tout en laissant aux vignerons une grande liberté dans le choix des cépages et des assemblages.
Olivier Sorondo
4 septembre 2026 – MAJ 4 septembre 2026
Temps de lecture : 10 mn
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Une histoire ancienne, une identité récente
On le sait, c’est l’arrivée des armées romaines en Gaule vers 58 avant J.-C. qui a permis le développement du vignoble, notamment dans le Sud-Ouest. Au fil des siècles, le savoir-faire local s’est affiné, encouragé par les ordres monastiques. La proximité de la Garonne et le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ont quant à eux contribué au développement commercial des vins lot-et-garonnais.
Au XVIIIe siècle, la vigne, déjà bien implantée dans plusieurs provinces de la Guyenne, notamment le Mézinais et le Marmandais, ne cesse de s’étendre. Cette ambition est pourtant mal perçue par Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny, intendant de la généralité de Bordeaux, qui craint que cette progression ne se fasse au détriment des cultures céréalières et n’aggrave les risques de famine. En 1747, il interdit toute nouvelle implantation.
Un siècle plus tard, la crise du phylloxéra ravage une grande partie du vignoble français, dont celui du Lot-et-Garonne.
Il faut attendre le XXe siècle pour assister à une véritable renaissance de la viticulture locale. À partir du milieu du siècle, le savoir-faire des producteurs, l’organisation collective autour des coopératives et le développement des circuits commerciaux permettent à la vigne de reprendre progressivement sa place.
L’identité « Agenais » en tant que vin de pays est officialisée en 1982 sous le nom de « Vin du Pays Agenais ». En 2009, cette mention évolue vers le statut européen d’Indication Géographique Protégée (IGP), sous l’appellation « Agenais », marquant une étape clé dans la reconnaissance de ces vins.
Selon la Confédération des Vins IGP, l’Agenais correspond à une IGP de zone, qui autorise une production sur l’ensemble du département, à l’exclusion des six communes de la zone de production de l’IGP Thézac-Perricard : Bourlens, Courbiac, Masquières, Montayral, Thézac et Tournon-d’Agenais.
Le Lot-et-Garonne, terre de vins
L’Agenais n’est qu’une pièce du puzzle viticole du Lot-et-Garonne, département qui compte pas moins de six AOC et plusieurs IGP. À ses côtés coexistent diverses appellations, dont le Buzet, appellation reconnue en 1973 puis sous son nom actuel en 1986, implantée sur des coteaux argilo-calcaires au nord d’Agen, où la production est très majoritairement rouge, avec un encépagement de type bordelais et une vinification assurée par la coopérative locale.
Ce sont aussi les Côtes de Duras, entre Bergerac et Marmande, sur plus de 2 000 hectares, qui proposent des rouges, des rosés ainsi que des blancs secs et moelleux. Le sauvignon joue notamment un rôle important dans les blancs secs, tandis que le sémillon et la muscadelle participent aux vins blancs doux.
Difficile de ne pas citer les Côtes du Marmandais, à l’identité très marquée. L’appellation s’étend de part et d’autre de la Garonne et se distingue notamment par la présence de l’abouriou, cépage local emblématique. Les rouges y sont amples, charnus et équilibrés, tandis que les rosés privilégient fraîcheur et expression fruitée.
Enfin, le Brulhois, plus au sud, ainsi que de petites IGP comme le Thézac-Perricard, dont le vignoble, replanté à partir de 1980 par une poignée de vignerons passionnés, ne compte aujourd’hui pas plus de 40 hectares. C’est de ce même terroir qu’est né le fameux « Vin du Tsar », dont l’histoire veut qu’il ait séduit Nicolas II grâce à l’entremise du président Armand Fallières, originaire de Mézin.
L’IGP Agenais se distingue par sa souplesse. Elle couvre la quasi-totalité du département et laisse aux vignerons une grande liberté d’assemblage et de cépages, à l’inverse des AOC voisines, plus strictement encadrées.
IGP Agenais, kezako ?
Reconnue officiellement en 2011, l’appellation autorise trois couleurs de vin : le rouge, le rosé et le blanc, ainsi que des vins mousseux et des vins issus de raisins surmûris. Une particularité de son cahier des charges mérite d’être soulignée : chaque cépage doit en principe être vinifié séparément, et son nom doit figurer sur l’étiquette, une mention qui peut être complétée par un second cépage lorsque les deux vins ont fait l’objet d’un agrément distinct avant assemblage. Cette règle donne aux vins de l’Agenais une lisibilité rare, appréciée des amateurs curieux de découvrir un cépage en particulier ou des assemblages inédits.
Les mentions « primeur » ou « nouveau » peuvent également accompagner l’indication pour certains vins tranquilles.
Dans un territoire où les AOP profitent d’une meilleure visibilité, il est parfois difficile pour les viticulteurs de l’IGP Agenais de se frayer un chemin vers les consommateurs. Réunis au sein de l’Organisme de défense et de gestion des vins IGP Agenais/Thézac-Perricard, ils tentent d’améliorer les opportunités commerciales, au-delà du département ou du Sud-Ouest. « L’objectif, c’est de s’identifier et de prendre notre place dans le Lot-et-Garonne. On a la chance d’avoir un territoire vaste, une diversité des terroirs et en même temps une diversité des produits, mais jusqu’à présent on est toujours restés discrets » constatait déjà en 2014 Jacques Miquel, président de l’ODG, dans La Dépêche.
Il est vrai que la surface du vignoble ne dépasse pas les 84 hectares, pour une production annuelle de 4 105 hectolitres, loin derrière les 110 000 hl de l’AOP Buzet.
Bénéficier d’une mosaïque de sols et de climats
Le terroir de l’Agenais tire sa richesse de sa diversité. Le vignoble s’étend sur une grande variété de sols : à l’ouest et au sud de la Garonne dominent les sables des Landes, tandis qu’au nord du fleuve s’étend une zone de collines plutôt calcaires. Entre les deux, le Pays de Serres forme un vaste plateau découpé par les vallées, offrant une multitude d’expositions et de microclimats.
Une telle diversité constitue sans doute le principal atout de l’IGP Agenais : diversité des sols et des paysages, diversité des cépages, diversité des couleurs, diversité des styles recherchés par les vignerons et diversité des climats.
Les influences océaniques atténuent les froids hivernaux et apportent une partie des précipitations nécessaires au développement de la vigne. Contrairement au littoral, c’est la fin du printemps qui y est la plus arrosée, plutôt que l’hiver, et les vents dominants viennent principalement de l’ouest. À l’automne, les vents méridionaux contribuent à favoriser la maturation des raisins.
La douceur relative du climat, associée à un ensoleillement généreux, permet d’obtenir des raisins suffisamment mûrs tout en conservant, selon les années et les situations, une fraîcheur indispensable à l’équilibre des vins.
Le département se trouve ainsi à la croisée de deux influences, océanique et méditerranéenne, et la topographie, la géologie ou encore le couvert végétal y dessinent une véritable patchwork de microclimats d’une commune à l’autre.
Les cépages : une palette aromatique très ouverte
L’IGP Agenais a su tirer profit de la richesse de son encépagement, qui associe cépages bordelais classiques et variétés plus typiques du Sud-Ouest. La production est dominée par les rouges (67%), suivis des rosés (22%) et des blancs (11%).
Pour les vins rouges et rosés, le cahier des charges autorise une longue liste de cépages noirs : abouriou, alicante Henri Bouschet, arinarnoa, bouchalès, cabernet franc, cabernet-sauvignon, cot (malbec), egiodola, gamay, jurançon noir, merlot… Cette diversité permet des assemblages très variés, mais aussi des vins monocépages qui mettent en valeur des variétés plus rares comme l’abouriou ou le fer servadou, emblématiques du Sud-Ouest.
Selon les cépages utilisés, la palette aromatique des rouges et rosés se révèle très ouverte, entre fruits rouges et noirs, épices et poivron vert, cerise et pruneau, notes de cacao et de réglisse, ou encore accents grillés et vanillés.
Un Agenais rouge peut donc être un vin gourmand et fruité destiné à être bu jeune, mais aussi présenter davantage de structure lorsque la maturité du raisin et les choix de vinification le permettent.
Selon les cépages, le rosé développe quant à lui des expressions allant des petits fruits rouges aux notes plus épicées ou végétales. L’INAO souligne notamment la grande diversité aromatique des rosés de l’IGP Agenais. Ce sont des vins particulièrement adaptés à la gastronomie estivale, mais leur intérêt ne se limite pas aux apéritifs. Leur fraîcheur leur permet également d’accompagner salades composées, charcuteries, grillades, cuisine du Sud-Ouest ou plats à base de légumes.
S’agissant enfin des vins blancs, les viticulteurs utilisent notamment le sauvignon, l’ugni blanc, le sémillon, la muscadelle, le listan, le mauzac ou encore l’ondenc. C’est cependant le colombard qui donne au blanc de l’Agenais sa signature la plus reconnaissable. Ce cépage exprime des arômes de citron vert, de pêche et de nectarine, tandis que le chardonnay, également autorisé, apporte des notes de fleurs blanches, d’agrumes, de noisette et d’amande grillée. Le résultat : des blancs secs, vifs et aromatiques, taillés pour l’apéritif ou les plats légers de l’été.
Cette diversité des blancs est l’une des forces de l’IGP Agenais : elle permet de passer d’un vin vif, frais et fruité à un vin plus ample ou moelleux, selon le cépage et le choix du producteur.
Se laisser tenter par un plaisir nouveau ?
Loin des grandes appellations médiatisées, l’IGP Agenais est portée par un tissu de domaines familiaux et de caves coopératives qui ont fait le choix, souvent depuis plusieurs générations, de valoriser un terroir méconnu plutôt que de le voir disparaître.
Pour les producteurs, l’IGP représente un cadre intéressant car il permet de valoriser un territoire tout en conservant une certaine liberté dans l’assemblage et l’expression des cépages. Cette souplesse favorise l’expérimentation et permet aux vignerons de proposer des cuvées aux profils très différents.
Mais c’est ce qui rend parfois difficile une description unique du « vin Agenais ». Il existe moins un style uniforme qu’une famille de vins, réunie par une origine géographique et un savoir-faire commun.
Sur le terrain, l’engagement des vignerons se traduit par des pratiques de plus en plus respectueuses de l’environnement : conversion à l’agriculture biologique ou raisonnée pour de nombreux domaines, rendements maîtrisés, valorisation des vieux cépages locaux et vinifications séparées par parcelle ou par cépage pour préserver la typicité de chaque vin. Cette exigence qualitative, couplée à une grande liberté de style, permet à l’IGP Agenais de proposer des vins à la fois accessibles et authentiques
En somme, l’IGP Agenais illustre bien la richesse discrète du vignoble du Sud-Ouest : un terroir généreux, une palette de cépages foisonnante et des producteurs attachés à faire perdurer une tradition viticole vieille de plus de deux mille ans.


